Fondation Moi pour Toit
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Du rire aux larmes
Par: Fondation Moi pour Toit
Dans:Presse
Le 2 Oct 2013

COLOMBIE Pour la première fois en vingt-six ans, faute de moyens financiers, Christian Michellod doit donner un tour de vis. Il a décidé, la mort dans l’âme, de fermer le centre d’urgences Louis-Ernest Fellay. Pour que Moi pour toit perdure, il souhaite une mobilisation générale. 

«Vamos pa’delante y pa’arriba!» Paroles de Christian Michellod, le fondateur et président de Moi pour toit. Paroles qu’il lance souvent à ses 70 employés de la fondation à Pereira en Colombie. Paroles qui signifient qu’il faut aller de l’avant et en haut. De l’avant, car on ne peut pas changer le passé; en haut, car il faut toujours chercher à améliorer la qualité de son travail et celle de l’ensemble du projet.

Et voici que, pour la première fois en vingt-six ans, Papa Christian est obligé de donner un tour de vis. Dans l’autre sens. Faute de moyens financiers suffisants, lui et ses comités suisse et colombien ont décidé de fermer le centre d’urgences Louis-Ernest Fellay au soir du 31 décembre prochain. Un choc que nous avons voulu comprendre et placer dans une perspective plus globale. Entretien avec le président.

C’est une nouvelle un peu inattendue, cette fermeture… Pour vous et beaucoup de monde, oui. Pour moi, ce n’est pas une surprise. La nette chute des dons ponctuels – environ 40% depuis deux ans – m’a rapidement interpellé. Je répète toujours à mon comité, en Suisse et en Colombie, que l’époque dorée est terminée. Et qu’elle ne renaîtra pas. Donc, il faut prendre des mesures pour assurer l’avenir si nous ne voulons pas la disparition totale de Moi pour toit. Après vingt-six ans de travail quotidien, ce serait un drame pour toute cette grande famille.

Pourquoi avoir choisi de fermer le centre d’urgences Louis-Ernest Fellay et pas un autre foyer?

Il y a deux raisons essentielles. D’abord, c’est la structure la plus onéreuse. Sur un budget annuel global de 1,2 million, elle nous coûte 300 000 francs, soit les 25%. Et ensuite, c’est le foyer qui correspond le moins à la philosophie de la fondation dont l’objectif final consiste à prendre un enfant par la main et l’amener vers son lendemain. Or, un centre d’urgences, c’est une sorte de gare de triage. Les enfants y arrivent de leur propre gré ou amenés par la police ou le gouvernement. Le cocktail est explosif: simultanément, dans ce même lieu de 30 places, vous pouvez y rencontrer un toxicomane, un violeur, un nourrisson, un tueur à gages, une adolescente enceinte, une fratrie abandonnée, un enfant torturé, un ex-guérillero, un retardé mental.

Et vous devez gérer tous les cas?

Oui, ce sont des cas complètement différents que nous devons gérer individuellement et en groupe. Selon la loi, leur séjour devrait durer de dix jours à un mois au maximum. Ensuite, ces enfants et jeunes sont replacés dans une institution adéquate par exemple pour toxicomane ou mère célibataire. Et partout, c’est complet! Nous avons reçu un adolescent tétraplégique, abandonné avec sa chaise sur un trottoir! Il est resté à Moi pour toit durant une année et demie. Pour s’en occuper, une personne à plein temps, jour et nuit.

Mais ce que vous nous décrivez, c’est une sorte d’enfer?

L’enfer que vivent au quotidien les enfants de la rue avant de recevoir, chez nous, un petit rayon de soleil. Au printemps dernier, lors d’une visite au Centre Louis-Ernest, je reconnais Jessica, une enfant de Moi pour toit qui avait été réintégrée dans sa famille sur ordre du gouvernement. Elle me raconte alors que, maltraitée, elle était retournée dans la rue et que la police l’avait emmenée dans un foyer pour ado. Elle avait appris que j’allais arriver à Pereira. Elle avait alors fui ce foyer et était restée deux jours près du centre d’urgences à guetter mon arrivée. «Je voulais juste embrasser mon papa.»

Chaque fois que vous évoquez une aventure, une rencontre, un sourire, vous êtes ému aux larmes… Il n’est pas facile de gérer une telle situation. Imaginez mes sentiments, à chacun de mes voyages. En décembre, ce sera le 58e! Je dirai encore que tous les gens qui m’accompagnent depuis la Suisse sortent du centre d’urgences bouleversés, choqués, incrédules, en larmes. Les hommes comme les femmes. J’en ai vu pleurer du monde…

Finalement, ce lien avec les enfants, cette proximité que vous cultivez par vos trois voyages annuels sur le terrain, c’est ça qui caractérise Moi pour toit?

Bien évidemment. Ce lien direct, sans intermé- diaire, entre nous, les 1300 par- rains et les bénévoles qui tra

vaillons en Suisse, et les enfants et employés en Colombie. Autre élément: un franc de don est un franc qui arrive sur place, car les frais ici sont couverts par la vente de nos produits artisanaux et diverses manifestations.

La décision de fermer le centre d’urgences est-elle irrévocable?

Oui. Malheureusement. Pour les raisons structurelles et philoso- phiques décrites ci-dessus. Donc, le 31 décembre, la porte se fermera. Nous devons nous séparer de 14 employés qui ont déjà le droit de chercher un autre travail.

Même si un miracle financier tombait du ciel?

Oui, car il ne pourrait que différer l’inéluctable. Ce centre aura fonctionné durant huit ans. C’était un de mes rêves que j’ai pu concrétiser après le décès du curé Louis-Ernest Fellay à travers ses amis de Verbier surtout. Au début, ça marchait bien. Puis le gouvernement m’a demandé d’agrandir le centre, passant de 15 à 30 enfants. Le budget a augmenté en même temps que le soutien valaisan diminuait. Maintenant, c’est moi qui vous pose une question: de décembre 2005 au 25 septembre 2013, combien d’enfants ont été accueillis au centre d’urgences Louis-Ernest Fellay?

Même si je suis avec un sentiment d’admiration pour votre parcours depuis de nombreuses années, j’avoue ne pas oser donner un chiffre mais je pense plusieurs centaines…

6182! Donc on peut estimer à 6400 enfants à fin 2013. Ces gouttes d’eau qui font la mer…

On vous sent meurtri dans votre chair mais toujours habité par la foi et la force de continuer votre action?

Vous savez, nous avons 1300 membres du Club des mille, à 20 francs par mois. Et ces parrains-là ne nous lâchent jamais. Grâce à eux, j’ai foi en l’avenir, même s’il sera un peu différent. Sans le centre d’urgences… mais l’urgence qui continue! Pour les autres. Bienvenue au club! On vous attend à notre stand.

Propos recueillis par Marcel Gay

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