Fondation Moi pour Toit
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La mort au bout de la rue
Par: Fondation Moi pour Toit
Dans:Presse
Le 27 Mai 2017

En 2017, la fondation Moi pour Toit fête ses 30 ans de lutte en faveur des enfants nécessiteux de Pereira en Colombie. Au début des années 90, papa Christian avait ouvert un foyer pour douze petites filles en danger d’exploitation sexuelle, âgées de 10 à 12 ans. Aujourd’hui, ce sont des mères de famille qui approchent de la quarantaine. En novembre prochain, un livre racontera leur histoire qui est celle de Moi pour Toit.

Vous pouvez déjà réserver votre exemplaire au prix de souscription de
20 francs (au lieu de 30 francs), à verser sur le CCP 19-720-6, Fondation Moi pour Toit, 1920 Martigny, mention «Livre».

La mort au bout de la rue

Est-ce vraiment la même?

Est-ce vraiment la même, cette adolescente aux cheveux légers, cette jeune fille au regard profond qui, dans le réfectoire du foyer Moi pour Toit, vient de réclamer le silence?

Sa chanson préférée passe à la radio.
C’est un petit transistor déniché dans une poubelle de la place Bolivar. Elle a eu beau- coup de chance, Jasmin, d’avoir mis la main sur ce trésor, car c’est la poubelle la plus fréquentée du quartier.

C’était un matin, Jasmin s’en souvient. Elle s’était levée bien avant le soleil, mais surtout avant les autres, ses compagnes d’infortune et ses compagnons de la rue. Elle s’était levée avant eux parce que les deux bouts de carton qui la protégeaient du froid étaient imbibés de rosée du matin

et humides des larmes de l’amertume. Carlos, l’ami des jours les plus sombres et de toujours, qui sait tout faire, avait réparé pour elle la petite boîte à musique.

Et maintenant, elle a l’oreille collée contre le poste.

Ça grésille encore un peu. Ce n’est pas très net. Il y a de la friture sur la ligne, mais quelle importance? C’est son poste.

Et sa chanson.
Elle la connaît par cœur.

Ses copines de foyer respectent le silence, pendant que la voix frêle et mélodieuse de la jeune fille se mélange à celle de la radio qui «chante-pleure» la mélancolie joyeuse des amours perdues.

«Estoy tan enamorada de mi negra preciosa…» dit la chanson, mais Jasmin en a modifié certains passages. Et de ses lèvres vermeilles en forme de cœur s’exhale un parfum de tendresse qui fredonne avec dévotion:

«Estoy tan enamorada de mi Carlos precio- so…»

C’est vrai qu’elle a du talent, du charme en tout cas. N’avait-elle pas avoué qu’elle aurait toujours voulu devenir chanteuse?

Est-ce vraiment la même?

Est-ce vraiment la même, cette adolescente aux cheveux légers, cette jeune fille au regard profond qui, dans le réfectoire du foyer Moi pour Toit, chante maintenant son Carlos adoré et la vie retrouvée?

Elle dont les yeux, qui sortent d’une interminable nuit, se plissent sous l’aveuglante lumière d’un foyer d’amour.

Elle qui, il y a six mois à peine, racontait, entre de longs silences entrecoupés de sanglots, le cauchemar dont elle voulait sortir.

Et qui, comme pour exorciser sa peur, cicatriser sa blessure ou prendre ses distances avec le personnage principal, avait curieusement utilisé la troisième personne pour parler d’elle-même.

«Elle n’avait pas 2 ans lorsque sa mère abandonna la famille. Elle laissa les deux fillettes, Jasmin et sa sœur aînée, à un père instable, violent et toxicomane. Celui-ci les battait régulièrement avec des bâtons ou des courroies de cuir. C’est la recette parfaite pour faire un enfant de la rue. Un beau jour, Jasmin prit conscience qu’elle ne serait pas plus mal sur le trottoir qu’à la maison. Sa sœur aînée avait déjà fait le pas depuis quelques mois. Elle ne supportait plus la présence physique de plus en plus dominante, violente et envahissante de son père.

Et c’est ainsi qu’un soir, elle ne rentra pas. Elle ne rentrerait plus.
Elle se retrouva bien vite – car le destin a parfois des lois implacables – dans le sordide quartier de la Galeria. Là, il s’agit non plus de vivre, mais de survivre. De se battre, à tout instant, pour échapper aux pièges, à la police, à la mort.

Elle fait son apprentissage en trafiquant de la fausse monnaie. Ce n’est pas un apprentissage pour une fillette de 10 ans!

Elle trouve ensuite un emploi plus juteux en revendant de la drogue. Ce n’est vraiment pas un job pour une adolescente de 12 ans.

Elle finit par vendre son corps et son cœur pour quelques pesos à saveur de mépris. Est-ce vraiment le boulot d’une «femme» de 13 ans?»

Elle avait utilisé la troisième personne pour lancer toutes ces angoissantes questions.

Elle avait utilisé cette troisième personne pour parler d’elle-même.

Mais… était-ce elle-même?
Ou est-ce vraiment la même?
Celle qui «chantepleure» maintenant, dans le réfectoire de Moi pour Toit, la triste amertume du passé?

Celle qui «pleure-chante» maintenant, dans le réfectoire de Moi pour Toit, son fol espoir en l’avenir?

(Notes 2017: EMMA JASMIN AGUIRRE ALVAREZ est introuvable. Selon plusieurs témoignages, elle a été assassinée dans une rue de Pereira en 2013.)

Article paru dans la Gazette de Martigny du 26 mai 2017 à télécharger ici (pdf).

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